Tribune du directeur général de la MIRS | Août 2026

Une femme se présente à nos bureaux en janvier. Diplôme d’ingénieure obtenu à l’étranger, trois enfants, aucun réseau professionnel ici, un français fonctionnel mais hésitant. En juin, elle a signé un contrat de travail.

C’est un bon résultat. Ce n’est pas encore un impact.

L’impact, c’est ce qui subsistera dans dix-huit mois. Aura-t-elle conservé cet emploi? Correspondra-t-il enfin à ses compétences réelles ou restera-t-elle sous-employée? Ses enfants auront-ils trouvé leur place à l’école? Aura-t-elle cessé d’avoir besoin de nous, non pas parce qu’elle a renoncé, mais parce qu’elle n’en a plus besoin?

Nous connaissons très bien la première moitié de cette histoire. Nous connaissons mal la seconde. C’est précisément le sujet de cette tribune.

Trois questions que nous avons tendance à confondre.

Dans le milieu communautaire, nous utilisons souvent le mot « impact » pour désigner trois choses très différentes.

  • Ce que nous faisons : le nombre de rencontres, d’ateliers, de participants, d’heures de francisation, de dossiers ouverts.
  • Ce que cela produit : un emploi obtenu, un logement trouvé, un diplôme reconnu, un réseau constitué, une compétence acquise.
  • Ce que cela change durablement : une trajectoire qui bifurque, une autonomie qui s’installe, une famille qui participe pleinement à la vie de sa communauté.

La reddition de comptes exige surtout la première catégorie. Nos bailleurs de fonds nous demandent des volumes, des taux de réalisation et des écarts par rapport aux cibles. C’est légitime : les fonds publics doivent être suivis avec rigueur, et nous le faisons.

Mais il faut nommer le risque : une organisation qui ne mesure que ses volumes finit par optimiser ses volumes. Elle apprend à faire beaucoup, sans toujours savoir si elle fait bien. Elle peut atteindre 100 % de ses cibles conventionnées et ne rien transformer de durable. C’est un piège dans lequel nous ne voulons pas tomber.

Pourquoi nous nous imposons cette exigence?

Mesurer notre impact n’est pas d’abord un exercice destiné à nos bailleurs de fonds. C’est une exigence que nous devons aux personnes que nous accompagnons.

Une personne immigrante qui nous consacre son temps -parfois des dizaines d’heures qu’elle n’a pas- a le droit de savoir si ce temps lui rapporte quelque chose. Un bénévole qui s’engage a le droit de savoir à quoi son engagement sert. Un employé qui investit son énergie a le droit de voir les effets de son travail autrement qu’à travers une impression subjective.

Autrement dit : la mesure d’impact est une question de respect avant d’être une question de gestion.

Ce que nous mettons concrètement en place

L’année 2026-2027 marque un changement de méthode à la MIRS. Quatre chantiers y contribuent directement.

Une analyse de retour social sur investissement (SROI)*. Nous documentons, selon la méthodologie de Social Value International, la valeur sociale réellement générée par nos interventions. Cette démarche repose sur une théorie du changement explicite et sur la consultation directe des parties prenantes, y compris les personnes accompagnées, qui sont les mieux placées pour dire ce qui a changé dans leur vie.

Un Observatoire de l’immigration sur la Rive-Sud. Nous cessons de décrire notre territoire de mémoire. Nous produirons des données structurées sur les réalités migratoires de la Montérégie, afin d’éclairer nos propres décisions, celles de nos partenaires et celles des municipalités et institutions du territoire.

Un tableau de bord de performance stratégique. Nos objectifs 2026-2029 sont désormais associés à des indicateurs suivis périodiquement, et non plus évalués uniquement en fin d’exercice. Ce qui n’est pas suivi en continu n’est pas piloté : il est constaté trop tard.

Des indicateurs de résultat, et pas seulement d’extrants. Notre plan d’action 2026-2027 introduit progressivement des mesures de ce qui change chez la personne, en complément des mesures de ce que nous livrons.

Ces histoires individuelles ne sont pas des exceptions. Elles s’inscrivent dans une action beaucoup plus large, dont nos données permettent de mesurer l’ampleur.

Ces chiffres témoignent de l’ampleur de nos interventions. Mais, comme je l’évoquais plus haut, ils ne disent pas encore ce que ces interventions ont changé durablement dans la vie des personnes. C’est précisément ce que nous voulons désormais mieux documenter et mesurer.

Pour découvrir l’ensemble de nos actions et de nos résultats, consultez notre Rapport annuel 2025-2026.

Ce que la mesure ne dira jamais.

Je veux aussi être clair sur les limites de cette démarche, parce qu’un discours sur l’impact qui ne reconnaît pas ses angles morts n’est pas crédible.

Premièrement, nous ne sommes jamais le seul facteur. Une intégration réussie mobilise une école, un employeur, une municipalité, un voisinage, une famille et surtout la détermination de la personne elle-même. Nous contribuons à un changement; nous ne nous l’attribuons pas.

Deuxièmement, tout ce qui compte ne se compte pas. La dignité retrouvée d’une personne, la confiance rebâtie après un parcours migratoire difficile, le sentiment d’appartenance à un quartier : aucun indicateur ne rend justice à ces réalités. Le danger serait de ne valoriser que ce que nous savons chiffrer, et de laisser dans l’ombre l’essentiel de notre travail.

Troisièmement, la mesure prend du temps, et le temps coûte de l’argent. Une organisation communautaire ne peut pas évaluer sérieusement son impact avec les ressources résiduelles de ses programmes.

Une exigence partagée.

À mes collègues de la MIRS : je sais que la saisie de données est souvent vécue comme une charge administrative qui s’ajoute à une charge de travail déjà exigeante. Je ne le minimise pas. Mais une donnée mal saisie n’est pas un détail : c’est une preuve perdue. C’est un argument que nous n’aurons pas lors de la prochaine négociation de financement, et c’est une intervention réussie qui restera invisible. Notre travail mérite d’être documenté à la hauteur de sa qualité.

À nos partenaires et à nos bailleurs de fonds : la mesure d’impact ne peut pas être exigée sans être financée. Demander des résultats probants tout en finançant uniquement des activités crée une contradiction que les organismes absorbent en silence, souvent au détriment de leur personnel. Reconnaître le coût réel de l’évaluation -outils, temps, expertise- fait partie d’un partenariat sérieux.

À nos membres, à nos bénévoles et aux personnes que nous accompagnons : nous vous solliciterons davantage. Nous vous demanderons de nous dire ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et ce qui manquait. Vos réponses, y compris les plus critiques, valent plus que nos meilleures intuitions.

La rentrée comme banc d’essai.

Le mois d’août est un mois de préparation. Dans quelques semaines, les cohortes de francisation reprendront, les familles nouvellement arrivées franchiront nos portes, les activités d’intégration socioprofessionnelle redémarreront et nos équipes retrouveront un rythme soutenu.

Cette rentrée sera notre premier véritable banc d’essai. Non pas pour vérifier si nous sommes occupés -nous le serons- mais pour vérifier si nous sommes capables de documenter, dès le premier jour, ce que nous transformons réellement.

En juillet, j’écrivais que l’avenir ne se prévoit pas seulement, qu’il se construit. J’ajoute aujourd’hui une exigence supplémentaire : il doit aussi se démontrer.

Une organisation qui affirme son impact sans le prouver demande qu’on lui fasse confiance. Une organisation qui le mesure, l’assume et le publie -y compris lorsque les résultats sont en deçà de ses attentes- mérite cette confiance.

C’est cette seconde organisation que nous choisissons d’être.

Mame Moussa Sy


* Au-delà du nombre d’activités réalisées, nous cherchons à mesurer ce qui change réellement dans la vie des personnes que nous accompagnons.