Tribune du directeur général de la MIRS | Octobre 2026

Il y a des mois où la diversité devient particulièrement visible. Octobre en fait partie. À travers le Mois du patrimoine latino-américain, nous célébrons des cultures, des histoires, des parcours et des contributions qui enrichissent depuis longtemps nos communautés.
Puis, la Semaine québécoise des rencontres interculturelles, dans quelques semaines, nous invitera à nouveau à nous rencontrer, à dialoguer et à reconnaître ce que la diversité apporte au Québec.
Ces moments sont importants. Ils nous permettent de découvrir, de nous souvenir, de célébrer. Toutefois, ils devraient aussi nous obliger à nous poser une question plus exigeante : Au-delà de la célébration, quelle place faisons-nous réellement aux personnes?
Tout simplement parce qu’il existe une différence entre accueillir quelqu’un et lui permettre de véritablement appartenir à une communauté. Entre être présent et être reconnu. Entre être invité à la table et avoir réellement voix au chapitre.
Derrière les célébrations, des parcours.
À la Maison Internationale de la Rive-Sud, le patrimoine latino-américain n’est pas quelque chose que nous découvrons uniquement au mois d’octobre. Il fait partie de notre quotidien.
Il est présent parmi nos employés, nos usagers, nos bénévoles et nos partenaires.
Il est présent chez cette personne qui vient apprendre le français; chez cette mère qui cherche à comprendre le fonctionnement de l’école de son enfant; chez cet homme qui tente de faire reconnaître une expérience professionnelle acquise ailleurs; chez cette famille qui cherche son premier logement; chez cette personne qui souhaite simplement recréer ici un réseau qu’elle a laissé derrière elle.
Derrière ce que nous appelons parfois une « communauté culturelle », il y a en réalité des milliers de parcours singuliers; des personnes qui n’arrivent pas seulement avec une culture. Elles arrivent avec des compétences, des ambitions, des blessures parfois, des souvenirs, des savoirs, des projets. Et surtout, avec le désir de participer pleinement à la société dans laquelle elles ont choisi de vivre.
C’est peut-être cela que nous oublions parfois lorsque nous parlons de diversité.
Célébrer sans folkloriser.
A la Maison Internationale, nous aimons célébrer la diversité. Et nous avons raison de le faire. La musique, la gastronomie, les arts, les traditions, les couleurs, les fêtes, tout cela compte. Cela crée des ponts, permet de mieux connaître l’autre.
Toutefois, réduire une communauté à ce qu’elle peut nous faire découvrir de différent serait passer à côté de l’essentiel.
Une personne latino-américaine n’est pas seulement porteuse d’une culture que l’on célèbre en octobre. Elle peut être ingénieure, entrepreneure, intervenante, enseignante, gestionnaire, étudiante, mère ou père de famille, voisine, citoyenne engagée ou collègue. Et certaines de ces personnes sont aujourd’hui au cœur même de la mission de la MIRS.
Célébrer une communauté, c’est reconnaître sa culture. Lui faire une place, c’est reconnaître tout ce qu’elle peut apporter. La nuance est importante.
Être accueilli ne veut pas encore dire appartenir.
On peut être très bien accueilli dans une société et continuer à avoir le sentiment d’être extérieur à celle-ci. On peut avoir un emploi et ne pas avoir de réseau. On peut parler français et sentir que son accent devient parfois la première chose que les autres remarquent. On peut vivre ici depuis plusieurs années et continuer à devoir expliquer d’où l’on vient avant de pouvoir simplement dire qui l’on est. On peut avoir des compétences et devoir constamment les démontrer de nouveau.
C’est pourquoi l’intégration ne peut pas uniquement être mesurée à travers l’emploi, la maîtrise de la langue ou le nombre d’années passées au Québec. L’intégration comporte aussi quelque chose de beaucoup plus difficile à mesurer : le sentiment d’appartenance. Ce moment où l’on cesse de se sentir simplement accueilli pour commencer à se sentir réellement chez soi.
Ce sentiment ne peut pas être imposé par une politique ou un programme. Il se construit dans nos interactions quotidiennes, dans nos écoles, dans nos milieux de travail, dans nos quartiers, dans nos organismes, dans nos commerces, dans nos institutions.
Dans toutes ces petites situations où une personne comprend progressivement qu’elle n’est plus seulement de passage, qu’elle fait partie du « nous ».
Mais qui est ce « nous »?
Cette question me semble essentielle. Lorsque nous parlons d’intégration, nous demandons souvent aux nouveaux arrivants de comprendre les codes de leur nouvelle société, d’apprendre la langue, de s’adapter et de participer.
Ces attentes sont légitimes. Néanmoins, l’intégration ne peut pas être une responsabilité à sens unique. La société d’accueil a elle aussi un rôle. Elle doit créer les conditions permettant cette participation. Elle doit combattre les préjugés. Elle doit permettre des rencontres. Elle doit être capable de reconnaître des compétences acquises ailleurs. Elle doit ouvrir ses réseaux. Elle doit laisser de l’espace à de nouvelles voix. Elle doit parfois accepter que le « nous » collectif évolue.
Une société ne perd pas son identité parce que de nouvelles personnes viennent y contribuer. Elle peut au contraire s’enrichir car tout ne doit pas disparaître ou se transformer. Vivre ensemble suppose simplement un mouvement réciproque. S’intégrer, c’est apprendre à entrer dans une société. Inclure, c’est permettre à cette personne d’y prendre véritablement sa place. Nous avons besoin des deux.
La rencontre change tout.
C’est pourquoi la Semaine québécoise des rencontres interculturelles qui approche me semble particulièrement importante.
Le mot qui m’intéresse le plus n’est d’ailleurs pas « interculturelles », c’est « rencontres ». En effet, avant de connaître une culture, il faut souvent rencontrer une personne. Avant les statistiques, les catégories, les perceptions, les débats qui entourent régulièrement l’immigration, il y a une personne.
Et lorsque nous nous rencontrons réellement, quelque chose change. Le collègue « venu d’ailleurs » devient simplement Elvira, Iraïs, Silvia, Carolina, Gina, Heliana, Noelia, Alonso, Isabel, Raùl, Viviam ou Yohanna. La famille immigrante devient la famille de l’ami de notre enfant. Le nouvel arrivant devient notre voisin. L’inconnue devient notre collègue.
Ce sont ces rencontres qui réduisent les distances, pas les slogans, ni les campagnes de communication ou les discours sur le vivre-ensemble. Les rencontres, définitivement. Celles-là qui permettent de remplacer une idée que nous avions d’un groupe par la connaissance d’une personne.
Notre responsabilité à la MIRS.
À la MIRS, notre mission est d’accueillir, accompagner et soutenir l’intégration des personnes immigrantes afin de bâtir une communauté inclusive, solidaire et prospère. Plus je réfléchis à cette mission, plus je suis convaincu que le mot le plus important est peut-être « bâtir ».
Une communauté inclusive n’existe pas naturellement, elle se construit. Et tout ce qui se construit exige des efforts. Il faut donc créer des occasions de rencontre; faire circuler la parole; permettre aux personnes immigrantes de participer aux décisions qui les concernent; créer des passerelles avec les institutions et les employeurs; donner de la visibilité aux parcours qui réussissent, mais aussi écouter ceux qui rencontrent des obstacles; documenter ce que nous observons; questionner certaines pratiques lorsque cela est nécessaire.
Et surtout, ne jamais oublier que l’intégration ne consiste pas seulement à accompagner une personne vers un service. Elle consiste progressivement à lui permettre de ne plus avoir besoin d’être considérée comme une personne « à intégrer ». Simplement comme une personne qui fait partie de la communauté.
Passer de la diversité à l’appartenance.
Ces derniers temps, l’immigration a beaucoup occupé l’espace public québécois. Les débats sont nécessaires. Nous devons pouvoir parler de capacité d’accueil, de francisation, de logement, d’emploi, de services publics et de planification.
Toutefois, il ne faut pas oublier que derrière ces discussions se trouvent des femmes, des hommes et des enfants qui vivent déjà ici. Ils ne sont pas un débat. Ils sont nos collègues, nos voisins, nos entrepreneurs, nos amis, les parents des camarades de classe de nos enfants, les personnes que nous croisons chaque jour sans toujours connaître leur histoire.
C’est pourquoi, en ce mois du patrimoine latino-américain, puis à l’approche de la Semaine québécoise des rencontres interculturelles, je nous invite à aller au-delà de la célébration : célébrons les cultures mais rencontrons surtout les personnes; écoutons leurs histoires; reconnaissons leurs compétences; ouvrons nos réseaux; créons des occasions de participation; faisons de la place.
Parce qu’au fond, le véritable succès de l’intégration ne sera peut-être pas atteint lorsque nous saurons parfaitement accueillir les personnes immigrantes. Il le sera lorsque nous n’aurons plus besoin de leur demander constamment d’où elles viennent avant de reconnaître ce qu’elles apportent ici.
La diversité décrit qui est présent autour de nous. L’inclusion détermine qui peut participer. Mais l’appartenance commence lorsque chacun peut enfin dire : ici aussi, c’est chez moi.
Voilà le Québec que nous devons continuer à bâtir. Pas seulement pendant le Mois du patrimoine latino-américain. Pas seulement pendant la Semaine québécoise des rencontres interculturelles. Mais tous les jours.
Mame Moussa Sy